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« J’ai toujours mal au cœur quand je vois les plantes médicinales consumées par les feux de brousse, et que des malades meurent par manque de médicaments ». Les propos sont du Dr Ansumane Touré, qui aurait pu se contenter de son statut de gérant d’officine dans la capitale guinéenne et de sa double casquette de chercher et de chargé de cours à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry.
Amoureux des défis et entrepreneur dans l’âme, il a voulu aller plus loin. Pour comprendre le combat que mène Dr Touré, ajoutez à sa complainte cette autre phrase sous forme de bréviaire : « Le pharmacien ne saurait garder le monopole de sa profession et une place noble dans sa société s’il ne fabrique, ne contrôle et ne dispense des médicaments efficaces et de bonne qualité. » Et la voie – pour quelqu’un qui voulait faire œuvre de pionnier – était balisée.
Mais ce fut loin d’être aussi simple, car lorsque le jeune étudiant Ansoumane Touré fini ses études de pharmacie en 1980, l’on était encore, en Guinée, sous le régime socialiste de Sékou Touré, père de l’indépendance guinéenne ; donc loin de l’économie de marché qui permet aux initiatives individuelles d’exister et de prospérer. Il fallut alors attendre l’avènement de la IIè République, après la mort, en avril 1984, de Sékou Touré, et l’ouverture du pays à l’économie de marché pour oser entreprendre et innover.
A son expertise, acquise sur les bancs de l’Université, Dr Touré ajoutera une vision claire et une abnégation (obsession, dit-il lui-même) qui font de lui le premier Guinéen à se lancer dans la fabrication de médicaments, à partir de matières premières locales, et plus particulièrement des plantes. Explication : « J’ai eu l’idée de préparer les médicaments avant même d’arriver à la faculté de Pharmacie parce que né dans un petit village où il n’y avait ni centre de santé ni aucune structure sanitaire de proximité, j’ai vu des vieilles personnes soigner les enfants et les adultes avec des recettes médicinales traditionnelles, faire des accouchements avec succès. Ces faits ont marqué mon enfance et influencé mon choix vers la pharmacie en vue d’améliorer les formes de présentation de ces médicaments, en connaître les principes et mécanisme d’action. »
Armé de cette « vision claire », il devient plus aisé de braver le scepticisme ambiant et de se lancer dans l’aventure de la fabrication de médicaments, en dépit d’un environnement hostile et des nombreux obstacles à franchir avant d’arriver au produit final. « Les plus grands obstacles étaient, et demeurent encore le manque de crédits pour mener une telle activité, les effets de la dévaluation constante de la monnaie locale par rapport aux devises étrangères, la non exonération de la taxe à l’import des matières premières pharmaceutiques, à savoir les flacons vides, les étuis, les produits de chimie pharmaceutique, sont autant de difficultés, déplore-t-il.
Il n’empêche qu’il mène son combat avec acharnement et peut se targuer d’être, à 49 ans, fabriquant et distributeur de ses propres produits, en ayant démarré « avec les moyens du bord ». Parmi les sceptiques d’hier, certains, admiratifs, sont devenus des clients, d’autres soutiennent l’initiative. Le succès est tel que les produits du Dr Touré font l’objet de « piraterie », en toue impunité, déplore-t-il.
« Initialement, mes collègues prêtaient peu d’attention à mes projets en raison des contraintes et des risques qu’il y a dans une telle entreprise. Leur analyse était pertinente, cependant avec cette obsession de ma part (…) les collègues, de nos jours, admirent et soutiennent mes activités », explique le fabriquant du sirop Dissotis (contre la toux) qu’il fabrique à partir de plantes médicinales locales. Ce produit, le premier médicament guinéen à savoir obtenu la fameuse AMM, l’autorisation de mise sur le marché, fait justement partie de ses produits victime des pirates. Ayant le triomphe modeste et surtout l’ambition de développer davantage ses activités vers l’aromathérapie, Dr Touré dit que son entreprise en est encore toujours à la « phase pilote ». En dépit des obstacles, il voudrait, par exemple, se lancer dans la fabrication d’huiles essentielles, à partir de la citronnelle, du lippia, du gingembre, de l’hypitis…
Déjà, il s’est lancé dans la culture de citronnelle dans la banlieue nord de Conakry, et des analyses, par chromatographie en phase gazeuse couplée à la masse, effectuées en France ont fourni des résultats satisfaisants. La construction d’un alambic, sur fonds propres, est en cours d’achèvement et l’idée de faire des crèmes anti-moustiques fait aussi partie des projets de cet homme qui tient encore à innover et à davantage explorer et valoriser les potentialités qu’offrent l’abondante végétation guinéenne.
« Mon sujet de thèse à porté sur une de ces plantes que ma mère utilisait pour soigner les maux d’oreille qui étaient fréquents chez moi : le Palisota hirsuta de la famille des Commelinaccae. J’ai voulu vérifier l’activité antimicrobienne des extraits de cette plante. Les essais micro-biologiques ont montré l’inactivité du produit sur les germes testés. L’utilisation dans les otites pouvait se justifier par une action antalgique. Mes recherches ultérieures sont restées en relation avec cette option ». La suite on la connaît. L’ambition «et la volonté de fabriquer des médicaments », nourries « avant même d’arriver à la faculté de Pharmacie », vont faire le reste.
Interrogé sur ce qui l’a inspiré, le pharmacien guinéen répond : « Je me suis inspiré du fait que les pays développés eux-mêmes utilisent les plantes telles quelles et sous des formes beaucoup plus élaborées. Dans nos officines, nous vendons, par exemple, le Tadenan obtenu à partir du prunierd’Afrique, le Daflon, le Cyclo 3, l’Intrait de marron d’Inde qui sont tous d’origine végétale. L’autre source d’inspiration est l’abondance de la matière première médicinale en Guinée. »
Source : Le Magazine de la Pharmacie
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